19 octobre 2007
Aravoth
Au bord d’une rivière si ancienne qu’une mousse verte la recouvre presqu’entièrement et que seul le bruissement frais de l’eau ricochant sur les galets trahit ; au cœur d’une forêt si antique que le vert des arbres confine à l’émeraude, que percer le moindre sentier demande tellement d’efforts qu’il n’en existe plus un seul praticable aux mortels ; au fond d’une futaie si vieille que le plus petit arbre dominerait le plus démesuré que vous puissiez connaître, croît un saule, le seul exemplaire de sa race : Aravoth.
Un saule ?
Pas vraiment : son histoire débute avec une graine née de l’Euphrate volée en son temps par un templier qui l’avait rapportée et semée au château Pèlerin, car il avait remarqué la capacité de ses feuilles, toujours vertes, à faire tomber la fièvre la plus rétive. Elle se poursuit le jour où un géologue fou ramène des rejetons en Europe pour décorer son jardin. Elle continue quand tous les enfants de l’arbre meurent à cause de l’éloignement de l’eau et qu’un botaniste névrosé en recueille les restes et les croise avec ceux d’un tilleul mante. Elle se corse quand sa création fit tant frémir ses collègues qu’il dut s’exiler au sein d’une forêt interdite : son arbre, privé de cours d’eau, agonisant, à cours d’idées il lui injecta son sang… L’hybride se nourrit dès lors de l’homme, ses racines comme autant de veines dans son bras, indétectables quand ils étaient reliés.
Plusieurs générations se passent pendant lesquelles les deux espèces se combattent et s’allient, se détruisent puis se renforcent, finissant par se mélanger à la chair humaine dans la démesure de sa soif, dans la recherche d’arbitrage et de force.
Le saule remporta la longue bataille. En apparence.
Un arbre naquit alors. Unique et majestueux. Odorant et magique. Déjà divin. Intelligent.
Je fis sa découverte un jour que je l’avais suivie, elle, Saena, à son insu. La seule des sœurs qui ne s’était pas offerte à moi entièrement.
Je violai leur intimité, forçai l’Arbre à se mêler à moi pour recueillir tout l’Amour que charriait sa sève. Aravoth devint mon serviteur. Aravoth m’engloba et fit de moi son esclave.
10 octobre 2007
Jumelle
Toi, mon double, mon miroir, mon pile et mon face, l’interface de ce qui fut et de ce qui ne sera jamais ; toi, toujours, en moi, encombrante et voulue ; toi, la seule que je n’ai pas eue.
Tes sœurs ? Tellement animales, tellement transparentes, je t’ai trouvée dans leur transparence, je t’ai prise dans leurs faiblesses. Tu les as protégées de tous, pas de moi.
Thiométis.
Je suis en toi et tu ne le sais pas.
09 octobre 2007
Thériaque eutectique
Je
me tiens dissimulé derrière une colonne que l’on dirait confite de
serpents tant leurs nœuds débordent jusque dans l’allée. Dénombrer les
reptiles si intimement sculptés est impossible. J’ai pourtant essayé.
Longuement.
J'entends une respiration heurtée quelques pas devant moi, qui cela peut-il bien être?
Enfant,
je considérais ce passage (interdit) vers la salle de cérémonie comme
infranchissable. Je passais mon temps à hauteur des deux premières
colonnes, n’osant m’avancer. Moins à cause de l’interdiction de notre
mère que pour le message que je pressentais, intuitivement, mais tout
de même ancré dans mon être : le temps n’était pas venu car il
s’agissait de mon rite d’accès à l’âge adulte,
rien de moins; la prise du pouvoir qui m’était dû, à défaut d’être
promis. Je ne pouvais pas hypothéquer mon entrée que j’espérais
fracassante par de timides incursions. Un jour, je m’y avancerais d’un
trait, droit et fier, sans un regard vers ces gueules de bronze
immondes aux yeux verts et pénétrants, comme animés de rage froide, qui
paralysaient la chose chétive que j’étais encore. Oui, un jour, je le
savais…
Vers
onze ou douze ans, ma curiosité s’est trouvée plus insistante, car je
n’avais plus peur. Mon initiation avait commencé (et j’avais volé
quelques livres de la bibliothèque sous clé de mon professeur,
combattant mot après mot la nausée que les sorts de protection les
scellant m’infligeaient), j’avais commencé à m’aventurer plus loin,
m’obligeant à effleurer de doigts pourtant tremblants (le froid était
intense dans le passage, surtout quand je sentais sur mon visage le
brasier situé de l’autre côté -mais qu’imaginez-vous donc ?- ) chaque
corps incrusté avant de progresser plus avant. Je les avais comptés,
patiemment, un à un, j’avais suivi le corps visqueux de crasse de
chacun jusqu’à la queue, surmontant la palette de répulsions qu’ils
m’inspiraient, mémorisant chaque position afin de ne jamais recompter
le même, les apprivoisant des quelques mots durement appris au cours de
mes lectures. Nuit après nuit.
Le jour de mon intronisation je n’avais parcouru que quelques misérables mètres du layon.
Infâme
journée, au matin de laquelle j’avais dû m’enfuir, moi ! Alors que je
sentais déjà le pouvoir crépiter tel un orage de lave au creux de mes
mains !
Cette
flétrissure, je reviens pour la conjurer dans les yeux de tous ceux qui
me l’ont faite subir. Pas pour la laver, il est bien trop tard, pour
moi d'abord, certes, mais pour eux, aussi, surtout, déjà.
Tout à l’heure, je ferai mon entrée, et elles verront… qui je suis vraiment.
Elles verront, toutes !

