09 octobre 2007
Thériaque eutectique
Je
me tiens dissimulé derrière une colonne que l’on dirait confite de
serpents tant leurs nœuds débordent jusque dans l’allée. Dénombrer les
reptiles si intimement sculptés est impossible. J’ai pourtant essayé.
Longuement.
J'entends une respiration heurtée quelques pas devant moi, qui cela peut-il bien être?
Enfant,
je considérais ce passage (interdit) vers la salle de cérémonie comme
infranchissable. Je passais mon temps à hauteur des deux premières
colonnes, n’osant m’avancer. Moins à cause de l’interdiction de notre
mère que pour le message que je pressentais, intuitivement, mais tout
de même ancré dans mon être : le temps n’était pas venu car il
s’agissait de mon rite d’accès à l’âge adulte,
rien de moins; la prise du pouvoir qui m’était dû, à défaut d’être
promis. Je ne pouvais pas hypothéquer mon entrée que j’espérais
fracassante par de timides incursions. Un jour, je m’y avancerais d’un
trait, droit et fier, sans un regard vers ces gueules de bronze
immondes aux yeux verts et pénétrants, comme animés de rage froide, qui
paralysaient la chose chétive que j’étais encore. Oui, un jour, je le
savais…
Vers
onze ou douze ans, ma curiosité s’est trouvée plus insistante, car je
n’avais plus peur. Mon initiation avait commencé (et j’avais volé
quelques livres de la bibliothèque sous clé de mon professeur,
combattant mot après mot la nausée que les sorts de protection les
scellant m’infligeaient), j’avais commencé à m’aventurer plus loin,
m’obligeant à effleurer de doigts pourtant tremblants (le froid était
intense dans le passage, surtout quand je sentais sur mon visage le
brasier situé de l’autre côté -mais qu’imaginez-vous donc ?- ) chaque
corps incrusté avant de progresser plus avant. Je les avais comptés,
patiemment, un à un, j’avais suivi le corps visqueux de crasse de
chacun jusqu’à la queue, surmontant la palette de répulsions qu’ils
m’inspiraient, mémorisant chaque position afin de ne jamais recompter
le même, les apprivoisant des quelques mots durement appris au cours de
mes lectures. Nuit après nuit.
Le jour de mon intronisation je n’avais parcouru que quelques misérables mètres du layon.
Infâme
journée, au matin de laquelle j’avais dû m’enfuir, moi ! Alors que je
sentais déjà le pouvoir crépiter tel un orage de lave au creux de mes
mains !
Cette
flétrissure, je reviens pour la conjurer dans les yeux de tous ceux qui
me l’ont faite subir. Pas pour la laver, il est bien trop tard, pour
moi d'abord, certes, mais pour eux, aussi, surtout, déjà.
Tout à l’heure, je ferai mon entrée, et elles verront… qui je suis vraiment.
Elles verront, toutes !
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